Jolanda e Fabio

Intervento del dott. Massimo Adolfo Caponeri di Camepsi

On dit que l’analyste s’utilise lui-meme comme instrument de thérapie.

Cela dérive du fait qu’il a élaboré pendant son analyse personnelle ses vicissitudes intérieures et ses conflits.

Mais au cours de son travail il arrive quelque fois de rencontrer des cas où il n’est pas immédiatement possible de retrouver l’autre en soi-meme.

Il est alors plus difficile de parvenir à une vérité que l’on ne connait pas.

Il va de soi que la vérité que l’on recherche et que l’on veut construire avec l’analyse n’aboutit pas à une conséquence logique d’observations et de déductions rationnel­les.

Elle est plutôt l’acquisition de sens que de savoir et en même temps une réalisation existentielle.

On peut certainement y suppléer par des qualités “d’empathie” ou bien en puisant dans des expériences personnelles semblables et des états d’âme analogues.

De plus on peut tenter de s’identifier au patient, de se mettre à sa place.

Pour celà il convient d’utiliser la forme narrative.

“Ce que tu vois qui arrive à l’autre, ça peut t’arriver, alors considères que ça t’est dejà arrivé, et ça devient tien.

Et du coup tu es toi et aussi l’autre, et ce qui vaut pour toi et pour l’autre vaut aussi pour tous.

Ce que tu racontes, arrive aussi à moi qui t’écoute.

Cela m’est aussi déjà arrivé et je peux le raconter dans une communication parta­gée”.

SIDA ET SEROPOSITIVITÉ: YOLANDE

La question posée par Yolande au groupe, cette fois-là, pendant une séance, de fa­çon si simple, si évidente, résumait le problème dans toute sa synthèse, en exprimait tout le drame.

– Qui parmi vous ferait l’amour avec moi, séropositive ?

C’était uniquement pour faire plaisir à sa mère que Yolande était venue au groupe.

Pourquoi donc parler de soi ?

Et pourquoi écouter ces stupides histoires de petites phobies, de jalousies do­mestiques et d’envies de rien ?

Comme elles sont ennuyeuses les histoires des autres !

Alors que sa propre histoire personnelle s’était arretée là-bas, au der­nier amour tenté, après mille ruines et tellement de drogue après.

Et maintenant elle avait consenti à ce tribut de présence parmi les autres; de tout facon “y être” ou “ne pas y être”, quelle importance !

Comme si à présent il y avait autre chose à part la drogue!

Décidément, ce n’était pas facile de retrouver le souvenir d’un amour désormais lointain, qui entre enchan­tement et rupture, outre l’espérance et l’anéantissement, avait laissé seule­ment des empreintes et des présages de mort circuler dans les veines; qui avaient pourtant vibré dans la tendresse, tremblé dans la passion, et s’étaient détendues dans l’abandon.

Partageant un studio de banlieu et les projets les plus inconsistants, ils avaient aussi partagé came e seringues.

Ou peut-être ce n’etait même pas arrivé cette fois-là.

Elle ne voulait pas y penser, parce que, pour elle il s’agissait d’une question importante, d’amour; elle voulait que se soit de l’amour, pas seulement du sexe, pas seulement de la drogue.

Puis le temps passe, et on s’y habitue, et le sexe d’ailleurs compte de moins en moins.

Passe l’orgasme, passent les sentiments, passe cet homme qui un jour ne revient plus, passe même Yolande pour un peu, seule la drogue reste.

Et pour faire passer celle-là aussi il faut beaucoup plus de temps, entre hospitalisa­tion, contrôles et Naltrexone.

Et maintenent que rien de rien n’est resté, voilà qu’un étrange nom de femme appa­raît à l’improviste.

Elisa est le nom d’un test pour le Sida, c’est un joli prénom, mais sa présence restera pour toujours, bien moins jolie.

– Qui parmi vous ferait l’amour avec moi, séropositive?-.

Dans le groupe c’est sans doute l’exessive provocation de la question qui incite à la prudence et à des refus rationalisés; qui fait trembler les voix, glace les sentiments et provoque le rejet.

Ou plus encore une terreur soudaine évoque et s’unit aux fantasmes profonds, et empêche une évaluation plus réaliste du danger.

La sollicitation ne produit pas l’effet désiré, bien au contraire elle provoque la fuite, et la fuite devient phobie, et éloigne plus de soi-même que de l’autre.

Pourtant l’appel de Yolande était franchement bien évident; elle voulait se sentir le droit d’être accueillie, touchée, et en même temps pouvoir encore s’offrir comme une chose acceptable, bonne, et non comme un tas d’ordures empoisonnées, dont on se tient à distance, et que l’on souhaite voir incinéré.

Dans le fond il se peut que comme médecins nous ayons surmonté de nombreuses résistances, vu le nombre toujours plus grand de ces patients dans nôtre clientèle.

Il se peut qu’avec l’habitude on devienne un peu plus effronté: il est certain qu’une poignée de main ne nous fait pas peur.

Tout au plus nous avons appris à observer avec plus de scrupules les normes d’hygiène, communes au fond, et en tous cas trop souvent négligées par le passé; et ainsi l’usage des gants est devenu pratique courante, surtout quand il y a contact avec des liquides biologiques.

Ou bien il se peut que parfois se limiter à interpréter soit insuffisant, pour faire vraiment changer une attitude ou une conviction profonde.

Pour obtenir cet effet, dans certain cas, il est nécessaire “de créer, de déterminer une situation”.

Mais à-t-on jamais entendu parler d’un analyste qui déclare, devant tout le monde, sa propre disponibilité à faire l’amour avec une patiente sous traitement?

En réalité, cela ne me coutaît pourtant pas beaucoup, car il m’était toujours possible d’avancer l’inopportunité d’une telle éventualité pour des raisons liées au rapport thé­rapeutique.

Donc, à l’abri de cette barrière tellement rassurante, il était pour moi facile d’affir­mer qu’avec des mesures d’hygiène appropriées, j’aurais pu faire l’amour avec Yolande, en toute tranquillité.

Mais, était-ce bien vrai?

En y repensant à présent, ne se peut-il pas que les autres aient craint une compro­mission d’ordre plus pratique, une plus grande possibilité de concrétiser cet acte, comme si leur réponse aurait pu comporter un risque réel d’accomplissement?

Il se peut que je me sois trouvé seulement plus protégé, plus préservé, mais qu’au fond de moi même j’éprouve les mêmes sentiments que les autres.

Avec quelle tranquillité vis à vis de toute ambivalence j’avais dit “oui”, alors même qu’un “non” prononcé en d’autres circonstances peut sembler balbutiant.

A dire la vérité cette intervention avait obtenu comme effet une réduction générale des angoisses et une meilleure disponibilité d’accueil.

Quant à moi j’avais saisi l’occasion de faire bonne figure et preuve de courage.

Oh comme c’est pratique, en pareille occasion, le respect du transfert!

Si tu n’avais pas été séropositive, chère Yolande, aurais-je eu la même audace?

Aurais-je pu aussi facilement me soustraire à l’ambivalence du désir, si ce désir n’avait pas été en réalité aussi profondément contrasté par le “danger de mort”?

Parce qu’un véritable désir, une authentique admission de possibilité, fait toujours hésiter un peu.

Et au contraire, c’est précisément la perception profonde de non-adhésion absolue et de non-appartenance face à quelque chose qui ne nous touche guère, qui permet d’affirmer avec insouciance, presque avec indifference, ce qui, nous le sentons, ne pourra jamais nous engager.

Il est de plus en plus clair que mon affirmation effrontée e assurée exprimait exactement le contraire, et que mon refus profond était lié à des motifs qui vont au-delà de toute question de tranfert; et ne diffèrent donc en rien de ceux des autres pa­tients du groupe…

Le contre-épreuve n’est-elle pas donnée du fait que je n’ai pas encore acheté des préservatifs, montrant ainsi que je n’avais nullement l’intention de donner suite à ma déclaration ? Prends garde de ne pas désesperer, douce Yolande.

Ta demande dépasse les capacités ordinaires d’un thérapeute, et en dévoile la véri­table empathie contre-transférentielle.

Elle met trop à l’épreuve la réalité des senti­mente et invoque au delà de tout comportement thèrapeutique une question d’amour probablement.

Uniquement l’amour, peut-être, peut convaincre totalement à accepter le risque d’un accouplement potentiellement mortel.

Et les thérapeutes ne sont pas les personnes les meilleures en matière d’amour.

SIDA ET MALADIE: FABIO

Ce n’est pas l’absolu, une île.

Ce n’est pas qu’un moment, une phrase, un souvenir recroquevillé, toujours présent et jamais vrai, mais de quelque manière un destin.

C’est que dans la solitude de l’adolescence, il n’y avait même pas d’amis, obligé d’aller vers des villes inconnues pour les études, le travail, pour subsister.

Arraché à ses origines, il devait aller gagner sa vie ailleurs.

Pourquoi pour “durer” après la naissance faut-il passer par une séparation?

Il s’était retrouvé mendiant, jongleur puis esclave; et toutefois inutile, puisque comme étranger il balançait entre l’angoisse d’un prisonnier et l’évanescence d’un voyageur de passage.

Pourtant il avait commencé à vivre comme en se laissant emporter par un courant qui l’amenait vers des destinations qui n’existaient pas.

Et y aller, quand même, ou mieux, s’y laisser transporter.

Même si, ne pas se laisser entraîner et rester oisif aurait été certainement pire.

Finalement il n’avait pu éviter de s’arrêter sous un soleil chaud qui brûle les sensa­tions et suffoque, dans l’aridité, tout sentiment.

De quelle manière faut-il vivre au milieu des autres?

Qu’avait-il en commun avec eux?

Une vie menée sans conviction et qu’il ne comprenait d’ailleurs pas pouvait-elle suf­fire?

Certainement pas!

Parce qu’en poursuivant sa vie tant bien que mal, au jour le jour, en essayant de surmonter son présent, en jouant avec difficulté sa propre existence, sans réussir à soutenir longtemps son rôle, choisissant un nouveau scénario jour apres jour, c’était comme si sa propre vie ne lui appartenait pas.

Autrement dit, le but de son existence semblait se limiter aux soins de personnifier l’interprète d’un personnage.

Il avait ainsi essayé sans succès, de devenir empereur en terre étrangère; autrement il s’était fait jongleur, se promenant masqué, bariolé d’humeurs forcées qui visaient à la sympathie et amenaient le rire.

Il disait l’impersonnel et vivait étranger à lui-meme, au milieu des autres.

Après s’etre caché, il s’était aussi mis en évidence avec fougue : comme si ouvrir la porte de sortie avant les autres signifiait avoir un rôle plus court à jouer.

Comment peut-on expliquer autrement les sentiments de maladresse et de malaise avant l’île ?

L’effort meme à fournir pour s’adapter aux autres, à des mentalités nouvelles, à des lieux insolites, le faisait sentir inutile.

Meme si au fond, il se demandait, bien entendu, à quoi cela servait d’être utile.

Pourtant il était chargé d’un lourd fardeau ayant à se porter lui-même.

Il hésitait, il cahotait en marchant.

Dans de telles conditions, il ne pouvait certes pas éprouver un sentiment de stabilité.

Il vivotait cependant, on fait ce qu’on peut!

Peut-être pas tout ce qu’on peut.

Mais s’il avait également eu à se faire des reproches cela aurait été comme un poids supplémentaire qui l’aurait écrasé.

Et puis lorsque ses mots étaient devenus les me­mes mots qu’il avait chaque fois répétés, personne n’avait plus voulu l’écouter.

A nouveau frappé d’inertie, dans une attente indéfinissable, il se limitait aux obliga­tions que lui imposaient ses études et son travail.

Le vide d’un éloignement d’empreinte maternelle n’était meublé que d’une nostalgie refoulée.

Parti depuis longtemps, il avait caché dans une valise fermée tous ses souvenirs.

Il aurait du en choisir au moins un, pour en vivre, pour s’en nourrir, pour s’en vêtir les soirs où il faisait bien froid.

Mais dans sa solitude, penchant sur l’inconsistance et sur une incommunicabilité résignée les souvenirs aussi ne ressemblaient plus qu’à des nuages de rèves vendus au premier acquéreur.

– 2 –

L’occasion de notre rencontre avait été particulière.

Elle avait eu lieu à une conférence de quartier organisèe par la municipalité d’une zone urbaine.

Il est facile d’imaginer les difficultés rencontrées pour rendre l’exposé d’un thème, ayant un aussi important intérêt social, accessible à tous, et l’insérer parmi les di­scours d’hommes politiques, de journalistes, de prêtres engagés, et de soi-disant ex­perts bénévoles, qui avaient pu facilement se glisser à travers les mailles d’une ca­rence de la Loi.

J’avais vraiment eu l’impression d’avoir échoué, d’avoir déçu les ex­pectatives: trop clinique, trop technique, peut-être même trop rhétorique, dans mon désir de capter l’attention. Visiblement Fabio avait besoin d’un point de repère.

De toute évidence il rencontrait pour la première fois un “opérateur psy” (terme va­gue, à tel point que j’avais alors été inexactement qualifié de psychologue et de pro­fesseur).

C’est curieux qu’un transfert ait pu être déterminé par l’écoute et la lecture d’un exposé.

En effet, pour faciliter l’attention, convaincu qu’il s’agissait d’une réunion destinée à un auditoire restreint, j’avais fait distribuér des copies de mon exposé.

Ensuite Fabio était arrivé à se mettre en contact avec moi, et il s’était présenté préci­sément avec une de ces copies, dont il citait les passages en s’y confrontant de plus en plus, même par la suite.

Ou bien voulait-il surtout y confronter mes idées?

Il pouvait certes me mettre un peu dans l’embarras, en me rappelant la façon dont je m’étais exprimé au congrès.

J’y avais mis en évidence les difficultées du toxicomane à trouver la force d’aller au-delà de la crise du manque, j’avais beaucoup insisté sur la nécessité d’une force mo­trice dont le but serait de guider ou de soulever pour faciliter le passage, et je l’avais car­rément baptisé “psychopompe”.

Pour conclure j’avais mis l’accent sur l’identité du thérapeute; sans doute par réaction aux maintes recettes socio-politico-communau­taires.

Orphelin dès l’enfance Fabio n’avais pas eu le modèle d’un père.

Tandis que l’image fascinante de la mère se détachait lumineuse et dominatrice sur son destin.

J’aurais dû par consequént pressentir le poids de ce qu’il voulait que je représente, puisque j’avais déclaré au cours de cette conférence qu’il était absolument indispen­sable de: “trouver à l’extérieur un point de repère authentique, un objet (personne) qui existe vraiment, qui sorte de l’indifférence, et puisse être perçu au-delà de toute projection, et compris dans une réalité établie, indépendante, différenciée: ce que l’on ne possède pas mais vers quoi on peut tendre.”.

– 3 –

On sait combien l’analyse personnelle d’un héroïnomane est semée de desespoirs et d’échécs.

Mais j’avais des circostances atténuantes, à l’époque:

Fabio ne se shootait plus.

Il m’avait avoué l’avoir fait à l’exès.

Bien sûr, il aurait pu prendre n’importe quelle autre direction: fuir de par le monde, se suicider, s’empoisonner à l’alcool, se prostituer.

En fait il avait même pris toutes ces directions-là.

Puis la drogue était arrivée.

C’était l’île ensoleillée qu’allait lui empoisonner le sang et le mener à l’anéantis­sement.

Il était pourtant encore là: mais…dans quel état?

Lui, entre autre, qui était né dans une île, entre l’Italie, la “Magne Grèce” et l’Afrique, une île, un tout petit peu plus étendue, un tout petit peu plus ver­doyante… mais pas beaucoup plus.

L’été était la période la plus pénible quand les obligations quotidiennes étaient intérrompues par les vacances.

Mais cet été-là il avait rencotré des personnages qui avaient l’air de proposer des choses différentes, des buts différentes, des conceptions autres.

Ils lui avient dit: – viens avec nous si tu ne sais que faire; les îles greques sont encore protégées des divinités, ce sonr des sanctuaires d’antiques mystères: les rochers en sont imprégnées et le vent en transporte la voix et l’enchantement. –

De sa propre incertitude, de l’inconsistance de ses idées, de son dépaysement, voila que se présentait à lui un nouveau soleil qui indiquait le chemin.

La promesse de sensations jamais éprouvées et d’entente commune; la découver­te d’autres vérités, une direction à suivre, un choix de vie personnel, dans la plénitude, après tant de vide, d’expériences faites et de connaissances sublimes.

Une interminable ronde de tentations et de répits le maintenaient en contact avec les personnes et les choses, porté par une attration indifférenciée ou un apaisement confus.

Dans ces circonstances-là il avait experimenté se première sexualité: avec d’autres hommes qui lui offraient des bouche de femmes et des ventres durs.

Les chaudes brises venant de Kos avaient accompagné l’adepte au seil d’une nou­velle activivité sensorielle.

Les oracles de Delphe avaient scellé une nouvelle appartenence.

– 4 –

A présent, il était important de revoir tout ce lourd passé dont il s’était en partie tiré, tout seul, sans pour autant avoir compris le problème ni même l’avoir identifié.

Il avait eu besoin de quelqu’un et s’était adressé à moi.

Pourquoi donc ne pas consi­dérer cette solution comme une meilleure alchimie, si à la place d’une figure hiérati­que et illusoire, d’une image lointaine et méconnaissable, il avait trouvé une oreille disponible, une personne seulement un peu plus résolue, un congénère d’espèce plus solide, mais un simple mortel qui n’appartenait pas à la race des dieux.

Si une part de “divin” n’était pas immédiatement investie dans le transfert, mais elle venait se deplacér dans une créativité de peintre, sans se douter qu’il allait pouvoir par la suite se servir de ses tableaux comme marchandise d’échange pour faire front à des mois d’analyse qui grevaient son maigre budget.

En tant qu’analyste, je ne voulais pas être de la race des dieux; pour mieux l’accueil­lir, pour faciliter ses mouvements d’identification.

Lui, en revanche, m’avait placé dans une bulle idéale, transparente, mais pas seul:avec lui.

Une bulle chargée du transfert homosexuel.

Comme il est étrange, en y repensant à présent, que l’épanouissement d’une créati­vité artistique et spirituelle ait coincidé avec le début d’un déclin des forces de la nature.

N’est il pas effrayant de pouvoir considérer l’expression créative comme un re­quiem?

– 5 –

La longue période d’analyses, de toute façon, avait été caractérisée par ce que l’on pourrait définir une bonne activité productive, qui s’étendait également à la vie pri­vée et au travail.

Allez savoir si c’était uniquement pour faire plaisir?

Pourtant, son amour pour Paula paraissait sérieux.

On pouvait tout au plus dire qu’il exagérait dans l’indication analytique de ne pas agir, évitant tout “passage à l’acte”, se limitant à une proximité, à une tendresse, à des week-ends culturels et à des conversations autour de tables de bistrots.

Un type de rapport qui rappelait ceux de l’adolescence; cependant certaines hésitations, certaines réticences semblaient renfermer une peur bien plus grande.

Les tendances ou les comportements homosexuels ne s’étaient plus manifestés.

Comme si l’homosexualité n’avait été qu’un moyen, un comportement qui se retrou­ve en éthologie lorsque les animaux s’offrent à l’aggresseur pour détourner sur le sexe une éventuelle attaque destructive, ou qu’ils ont recours à un comportement homophile et à la masturbation lorsqu’ils sont en captivité, dans un espace limitè, sans femelle à disposition.

Au cours de ces amitiés particulières, il avait aussi un peu retrouvé son double nar­cissique, pour ensuite se sentir glisser dans un état de fouillis des sens qui pouvait être également provoqué par lui-même d’une façon auto-érotique.

Par le biais de l’homosexualité, de plus, l’île avait représenté une grande et toute puissante étreinte maternelle.

Au cours des séances d’analyse, ces sujets avaient été largement abordés et le lien maternel en particulier.

Quant à Paula, si un amour aussi bien protégé ne finissait pas tout de suite au lit il n’y avait aucun problème pour attendre.

Les tourments passés invitaient à la circonspection, indiquaient prudence.

L’analyse lui donnait pour la première fois, peut être la possibilité de parler “comme à un père”, à qui il demandait explications et conseils.

En réalité, mis à part les progrès et la facilité à communiquer, il y avait comme un non-dit, une zone d’ombre, congelée et rangée ailleurs.

Mais pourquoi suspecter?

Au contraire, tout invitait à l’optimisme.

Les expériences homosexuelles n’étaient plus qu’un lointain corps étranger, ex­pulsé depuis longtemps.

Il n’y avait plus besoin d’avoir recours à la drogue pour éprouver des sensations ou pour se tranquilliser.

Un nouveau, ou plutôt un premier amour se préparait à appareiller à la recherche de terres promises.

Tout semblait aller pour le mieux, selon les règles et les espérances, avec une quantité de bon “matériel” à analiser pendant les séances qui se succédaient avec régularité et constance.

– 6 –

Il arrive parfois de ne pas pouvoir se présenter.

Un rhume, une grippe, un mal de gorge avec des plaques blanches, comme chez les enfants.

Certains hivers on tombe plus souvent malade, parce qu’il fait plus froid, parce qu’on ne se couvre pas assez, par manque d’attention, on ne se ménage pas beau­coup, et voilà que des complications arrivent.

Pourquoi cette pneumonie est-elle aussi rebelle?

L’hospitalisation réveille de vieilles angoisses, de vieux souvenirs.

Mais cette fois le séjour est plus long.

Puis enfin vient le jour où l’on peut rentrer à la maison. Les séances peuvent re­commencer.

Mais, quelle fatigue…, que les pas sont faibles, que le souffle est court.

Il va falloir faire les choses calmement, sans se presser.

De toute façon dans le cabi­net il ne fait pas froid.

Et pourtant…

Des mots inacceptables et préconsciemment connus, une vérité refusée dont le re­foulement avait été jusqu’ici tissé d’une collusion commune.

Tout s’explique à présent: il n’y avait pas que de la timidité dans son attitude envers Paula, et s’il n’avait jamais fait d’analyse de sang, c’était parce qu’au plus profond de lui-même, il savait dejà.

La maladie avançait, mais serait-elle paresseuse ou pressée?

On peut comprendre l’envie de ne pas continuer un rapport qui devait tendre à une mature réalisation de l’existence à travers un développement intérieur constructif,

Maintenant une seule chose compte: se préparer à la mort.

Mais c’est tout à fait lé­gitime aussi de ne pas vouloir y penser, de ne pas vouloir s’y préparer.

S’éloigner pour mourir, dans la solitude, comme les animaux.

Fuir en sautilllant, en pirouttent comme un saltimbanque sur la corde du temps.

Une corde courte, raide, sur laquelle faire des acrobaties pou s’étourdir, pour pou­voir être pris à l’improviste, quand le moment viendra, comme c’est généralementle cas pour tout le monde.

Que lui dire?

Que dans le livre du TAO on peut lire: “La lumière du soleil couchant rappelle les limites et la brièveté de la vie. Mais l’homme entreprend le chemin se soucie guère de mourir tôt ou tard. Il prend soin de sa personne et s’en remet à son sort assumant ainsi son propre destin, jusqu’à unir destin et existence”.

Ou bien je lui parle de la mort physique en tant que défense de la mort psychique.

Mais ça c’est la formule utilisée pour ceux qui veulent se suicider.

Quelle ironie repenser aux recettes ampoulées de la conférence, à l’importance de se confronter intérieurement avec le sentiment de la mort, quand la mort naturelle est à l’affût: le dernier visage de femme va venir au rendez-vous promis et cette fois-ci annoncé.

“Pour absurde que cela puisse paraître le danger réel de mort physique à chaque injection s’accompagne d’une faible représentation mentale, c’est à dire d’une intégration psychique et symbolique de la mort.

Tandis qu’en phase de manque où le menace de mort est pratiquement inexistan­te la mort est vécue comme une expérience dévastatrice.

Si l’on souhaite trouver une analogie avec un rite initiatique, c’est précisément dans le syndrome du manque que l’on peut repérer le moment crucial de vide et de confrontation avec la mort en tant que passage obligatoire vers l’émancipa­tion”.

Certes, mais la mort qui menace dans ce cas libère uniquement de la vie.

La dernière initiation ne permet plus de tricher ou de manigancer, elle ne peut plus être évitée ou exorcisée.

Elle impose un passage totalement inexplorè et sans possibilité de témoignage.

Les éventuelles interprétations deviennent alors des divagations qui se chargent de visions affreuses et confuses: négligées ‘en solo’ que l’on écoute plus, monologues qui descendent dans le silence.

– 7 –

J’ai l’impression, je me souviens, d’avoir manqué de temps.

Et je ressens sourtout cette impression de rupture soudaine du temps, de fin brutale alors même que nous contruisions tranquilles.

Lorsqu’il n’y a plus le temps pour construire il ne reste que le temps de l’identifica­tion.

Il est vrai qu’il reste toujours aussi la possibilitè de lui demeurer proche, de l’accom­pagner, de le suivre en cortège.

Mais comment l’aider à faire face à la mort, puisque je n’en ai moi même pas fait l’experience?

On ne peut pas servir de guide dans de lieux inconnus.

On ne peut porter quelqu’un au-delà du lieu que nous avons rejoint.

On peut tout au plus lui indiquer le chemin qui continue, mais ensuite il devra le parcourir tout seul.

Et si c’était par vengeance que l’homme qui se meurt te veuille à ses cotés?

– Reste auprès de moi, ne me laisse pas seul! –

Comme une invitation à mourir avec lui.

Nous en ferons sans doute autant le moment venu.

Nous en ferions aitant à sa place: c’est un peu pour cela qu’on le comprend.

Rester près de lui devient en outre la grosse occasion de partager l’angoisse tout en sachant que pour nous la vie va continuer.

Il faut seulement parvenir par la suite à ne pas se sentir coupable: coupable d’être en vie, de continuer à vivre, d’y être.

Il foudrait pouvoir changer de place en cours de voyage: d’abord guider, puis ac­compagner et finalement suivre, laissant cependant à l’autre la prérogative de la li­gne d’arrivée.

Oui, on pourrait même accepter de faire avec lui “ce chemin de la passion”, pour se garantir ainsi le droit de pouvoir s’attendre à la même chose.

Mais cette fois mon alibi était irréfutable: je n’avais pas été invité, j’avais même été clairement mis au défi!

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